Lundi 19 mai 2008

 

Dans son discours prononcé à l’occasion de l’ouverture du Séminaire Informatique et libertés, le Premier ministre Macky Sall annonçait, pour la fin de l’année 2005, la mise en place de quatre lois visant à combler le vide juridique constaté au Sénégal par les experts dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (TIC). Aujourd’hui, cette promesse est, enfin, devenue réalité.

En effet, la loi n° 2008 – 10 portant loi d’orientation relative à la société de l’information, la loi n° 2008 – 11 portant sur la Cybercriminalité, la loi n° 2008 – 12 sur la Protection des données à caractère personnel et la loi n° 2008 – 08 sur les transactions électroniques ont été votées par le parlement, les décrets d’application ont été pris. Avec ces lois, l’Etat du Sénégal vient de poser un acte majeur qui conforte l’engagement du Chef de l’Etat, en décembre 2002, « à construire la route conduisant à l’émergence du e-Sénégal ».

Maintenant, il faut agir.

Il faut agir, parce que malgré les discours des autorités étatiques qui dénotent une certaine autosatisfaction, tous les spécialistes des TIC savent que le Sénégal n’occupent pas les premiers rangs dans les classements des organismes internationaux spécialisés. Aussi, leur volonté de construire un leadership en Afrique dans le domaine des TIC tarde à se mettre en place.

Par exemple, concernant le gouvernement électronique[1], le Sénégal occupe la 153ème  place sur 182 Etats dans le classement 2008 de l’ONU ; loin derrière le premier pays africain, l’Afrique du Sud (61ème rang mondial) et beaucoup d’autres pays africains tels l’Egypte, le Gabon, la Guinée équatoriale, le Kenya, etc.

Ce classement pourrait paraître injuste pour la majorité des Sénégalais parce que depuis quelques années, de nombreuses initiatives, allant dans le sens de moderniser les systèmes d’information de l’Administration, ont été prises. De nouvelles politiques, de nouvelles réglementations et de nouveaux organes, chargés de créer les conditions d’un meilleur développement du secteur des télécommunications, ont été mis en place. L’Internet est de plus en plus accessible avec la multiplication des cybercafés et la baisse des prix ; le taux de pénétration des téléphones portables est très élevé (4.122.867 abonnés au 31 décembre 2007). Des centres d’appel et des entreprises de téléservice, de télémarketing, de télésaisie commencent à s’installer dans le pays. S’y ajoutent les multiples projets réalisés ou en cours au Sénégal : intranet gouvernemental, site des démarches administratives, numérisation des grands registres de l’État, informatisation de la chaîne pénale, création d’un cyber village à la place de l’ancien Technopôle de Dakar, désignation d’un troisième opérateur téléphonique, etc. Toutes ces actions témoignent très certainement d’une réelle volonté politique de placer le Sénégal parmi les premiers en Afrique dans le secteur des TIC et des téléservices.

Cependant, de nombreux obstacles doivent encore être levés et expliquent certainement notre mauvais classement.  On peut citer :

La réglementation :

On peut dire aujourd’hui que cette question est presque réglée avec la mise en place de ces quatre nouvelles lois. La signature électronique reconnue, les transactions électroniques autorisées, l’ADIE (l’Agence de l’informatique de l’Etat) et les ministères ont désormais les moyens de passer aux étapes supérieures du gouvernement électronique.

Les experts ont identifié quatre principales étapes pour l’e-gouvernement : la présence, l’interaction, la transaction et la transformation. Le problème est que, malgré tous les efforts déployés, le Sénégal en est toujours à l’étape de présence, niveau le plus bas du gouvernement électronique.

Le stade de la présence désigne le moment où les ministères et les institutions publiques fournissent de l’information au public à l’aide de sites web. Il s’agit d’une information passive sur les administrations (organigramme, heures d’ouverture, etc.), sur les services disponibles et sur les coordonnées postales, électroniques ou téléphoniques pour un contact éventuel. À cette étape du déploiement de l’administration électronique, le citoyen peut s’informer à partir des portails gouvernementaux mais il ne peut pas interagir avec l’Administration. Ce dispositif, ainsi mis en place, évite au citoyen de se déplacer, de téléphoner plusieurs fois pour un seul problème, réduit considérablement la charge de travail du front office et lui permet finalement d’avoir un accès plus facile aux informations quels que soient son âge, sa situation matérielle, son lieu de résidence.

La mise à jour des sites publics :

L’ADIE dans le cadre de ses missions a procédé à la rénovation de plus d’une trentaine de sites ministériels afin qu’ils obéissent à une charte commune. Sur chaque site, en sus des informations sur l’actualité et les services du ministère, une rubrique « services aux usagers » est ouverte. Elle sert de plateforme pour les services proposés aux citoyens.

Cependant, un petit tour sur ces sites permet de constater que la mise à jour n’est pas le souci premier des administrateurs. Un haut fonctionnaire que nous avions déjà interviewé dans le cadre de nos recherches universitaires nous apprenait que sur le site du gouvernement du Sénégal, seul le communiqué du Conseil des ministres était mis à jour régulièrement. Cela est d’autant plus surprenant que le Chef de l’Etat, dans son discours prononcé à l’occasion de l’inauguration de l’intranet gouvernemental le 15 mars 2005, disait vouloir « insister particulièrement sur la nécessité de procéder à la mise à jour régulière des contenus des sites web des Ministères ».

Les sites web des ministères ont encore leur importance. Ils doivent être, pour cela, mis à jour régulièrement et leurs contenus diversifiés, voire enrichis. Ce qui contribue à les rendre accueillants et donne envie de les visiter.

A ce propos, nous pensons qu’au lieu de laisser ce travail entre les mains des informaticiens de chaque ministère, l’ADIE doit centraliser toutes les actions relatives à la mise en place d’un système de gouvernement électronique performant. Sinon, nous aurons un e-gouvernement à plusieurs vitesses. La mise en œuvre de cette proposition suppose également le renforcement des moyens financiers et humains de l’agence.

L’utilisation des infrastructures installées :

Les autorités politiques (ministres, députés, élus locaux) et les agents de l’État, au-delà du discours officiel, doivent manifester une réelle volonté de développer l’e-gouvernement au Sénégal en étant les premiers utilisateurs des outils et technologies installés. Nos observations sur le terrain nous ont permis de voir que ce n’est pas encore le cas.

Nous pouvons citer l’exemple des agents publics qui disposent gratuitement d’une adresse e-mail et d’une boîte électronique officielle (@senegal.diplomatie.sn, @peches.gouv.sn, etc.) hébergées dans le centre de ressources de l’intranet gouvernemental leur permettant de communiquer en toute sécurité entre eux ou de répondre aux sollicitations des citoyens et qui continuent, malgré tout, à utiliser leurs adresses yahoo ou hotmail qui n’offrent aucune garantie de sécurité. L’étude des sites ministériels montre qu’ils sont nombreux à conserver ces pratiques et parmi eux, figurent un grand nombre de hauts fonctionnaires.

En définitive, à travers cet exercice, notre objectif est de dire aux autorités étatiques en charge des stratégies TIC que, désormais, avec le vote des quatre nouvelles lois, tous les obstacles juridiques pouvant empêcher le développement du gouvernement électroniques sont levés. Par conséquent, au lieu de nous servir un pléthore de discours teintés d’un triomphalisme injustifié, ils doivent travailler à faire évoluer notre gouvernement électronique vers le stade de la transformation et permettre ainsi, à chaque Sénégalais, de disposer d’un guichet unique personnalisé à partir duquel il pourra contacter tous les services de l’Administration. De nombreux pays africains sont en train de réussir ce pari, alors au travail !

Mamadou Ndiaye

Enseignant Chercheur au CESTI-UCAD

do_ndiaye@yahoo.fr

http://mamadoundiaye.over-blog.com



[1] Le gouvernement électronique ou e-gouvernement désigne l’utilisation des TIC par l’État pour offrir aux citoyens des services, des informations mais également les associer à la mise en œuvre de politiques et à la prise de décisions pour plus de transparence.

Par Mamadou NDIAYE
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Jeudi 15 mai 2008

machiavel.jpgMalgré son titre évocateur, ce texte n’a pas pour ambition première de démontrer, à travers des exemples précis, que les enseignements de Machiavel sont, aujourd’hui, plus que jamais, appliqués par de nombreux Chefs d’Etat ou de gouvernement. Donc en lieu et place d’une nouvelle analyse, nous avons préféré vous proposer des extraits de travaux de recherche que nous avons réalisés sur l’œuvre de Machiavel sous la direction de M. Mamoussé Diagne (UCAD, 1997) et de Mme Catherine Larrère (Bordeaux 3, 2000). Pour le reste, l’opinion appréciera.

Notre objectif, à travers cet exercice est d’amener certains lecteurs ou journalistes, à mieux comprendre les véritables enjeux du pouvoir politique ; mieux, l’autre côté de la politique qui n’est pas souvent évoqué.

Nicolas Machiavel est considéré par la quasi totalité des politologues comme étant le créateur du terme « Etat ». Des auteurs comme Roger Gérard Schwartzenberg ou Marcel Prelot lui reconnaissent la paternité de la science politique. Gioberti dans son ouvrage intitulé Risorgimento le surnomme, tout simplement, le « Galilée de la politique ».

Au chapitre XV du Prince, Machiavel développe sa fameuse doctrine de la vérité effective. Il prend acte du caractère non inaugural de son discours et affirme sa volonté de rompre avec les présupposés théoriques et métaphysiques de la tradition politologique antérieure, rupture qui se traduit par l’écart institué entre le fait et la valeur. Cette doctrine de la vérité effective est la base de tous les reproches que les « anti-machiavéliens » de toutes les époques adresseront à l’auteur du Prince. Ce qui est reproché à Machiavel c’est d’avoir substitué à la question classique « quel est le meilleur gouvernement ? » l’interrogation « quels gouvernements existent en fait ? ». Nulle mention de Dieu, du Bien, du Mal, ni d’aucune valeur morale, créant ainsi un monde d’où Dieu est absent, ainsi que toutes les entités théologico-éthiques dont l’évocation était une sorte de préalable à la réflexion sur la politique.

L’ETAT SELON MACHIAVEL

« La politique aujourd’hui ce sont les personnes ou plutôt des personnages. Car chaque dirigeant paraît choisir un emploi et tenir un rôle comme au spectacle... L’Etat lui-même se transforme en une entreprise de spectacle... la politique tourne à la mise en scène... Chaque dirigeant s’exhibe et se met en vedette ». Cette affirmation de R.G. Schwartzenberg, Machiavel ne l’aurait peut-être pas rejetée.

L’Etat dont Machiavel parle, est à la fois le lieu, l’enjeu et l’instance organisatrice du rapport politique fondamental défini d’entrée de jeu comme rapport conflictuel. Ainsi, dans son procès d’émergence comme dans ses principes de fondation, de gestion, de structuration et de pérennisation, l’Etat apparaît comme l’instance de modulation indéfinie de la violence qui met en face l’Etat et le citoyen ou les sujets entre eux.

Au chapitre XII du Prince, Machiavel énonce les assises fondamentales de l’Etat : de bonnes lois et de bonnes armes. Il précise sa pensée dans l’Art de la Guerre quand il affirme que tous les arts et toutes les institutions qu’on fonde dans un Etat pour faire respecter les lois ne serviront à rien si on ne crée pas en même temps de puissantes armes pour les défendre. Cette prise de position exemplaire explique certainement cette remarque apportée par H. Von Treitschke : « ce sera l’honneur permanent de Machiavel d’avoir donné à l’Etat son propre fondement..., d’avoir montré le premier que l’Etat c’est la puissance... Les conséquences de cette affirmation sont d’une portée considérable. Elle est la vérité et ceux qui n’osent pas la regarder en face feraient mieux de ne pas s’occuper de politique... ».

LE PRINCE DE MACHIAVEL : LION OU RENARD ?

Au chapitre XVIII du Prince, Machiavel nous signale « qu’il y a deux manières de combattre, l’une par les lois, l’autre par la force : la première est propre aux hommes, la seconde propre aux bêtes ; mais comme la première bien souvent ne suffit pas, il faut recourir à la seconde ». La bête à laquelle le Secrétaire florentin conseille au Prince de recourir est un être hybride. Elle est à la fois lion et renard. Le lion symbolise la force brutale et le renard représentant l’intelligence et la ruse.

Par cette représentation imagée, Machiavel nous suggère que le Prince, outre la nécessité d’avoir de bonnes armes, doit savoir ruser, c’est-à-dire être ce qu’il ne paraît pas et paraître ce qu’il n’est pas. Cette double mission dévolue au Prince fait sa singularité et le distingue de ses sujets.

Dans la conception politique machiavélienne, le Prince sur qui repose la survie de l’Etat doit être dotée d’une forte autorité. En effet la maîtrise de la puissance lui permet de régir la société et de résoudre les conflits perpétuels qui opposent d’une part les gouvernés entre eux et d’autre part le pouvoir et les sujets. La force permet au Prince de régler les conflits qui se jouent dans l’Etat et même parfois hors de l’Etat et de faire respecter les lois issues de luttes internes. En un mot, la force rend effective la mise sur pied d’une société équilibrée, harmonieuse et stable.

Dans l’optique de la pensée politique machiavélienne, le Prince est celui qui a la charge de l’organisation et de la gestion de l’Etat afin d’assurer l’existence d’un ordre politique régulateur au sein d’une société conflictuelle par essence. La réussite de cette entreprise envisagée nécessite l’existence d’une volonté unique qui détient l’exclusivité du pouvoir. Le Prince est le pôle unique d’initiative, d’injonction et d’ordonnancement de la dynamique des rapports de force. C’est sur ce principe d’unicité du centre d’impulsion que Machiavel apprécie la légitimité du pouvoir de Romulus issu du meurtre de son frère Rémus et de son associé Tatius : « je conclus de cet examen que pour fonder une république, il est nécessaire d’être seul, et qu’on doit excuser Romulus de la mort de Rémus et celle de Tatius, au lieu de l’en blâmer ». Ces crimes qui pourraient trouver leur explication dans la cruauté, l’ambition ou le désir de commander de Romulus n’étaient en réalité dictés que par la nécessité. D’ailleurs Machiavel reconnaît explicitement, que « Entre tous les Princes, c’est au Prince nouveau qu’est impossible d’éviter le nom de cruel, parce que les nouveaux Etats sont plein de périls ». Il ne doit point se soucier du renom de cruauté pour tenir ses sujets dans l’unité et dans l’obéissance. Le Prince doit par ailleurs faire de sorte que ses sujets s’habituent à faire converger leurs regards et leurs égards vers un seul homme, et à le reconnaître pour leur Prince.

Toutefois le Prince raisonnable, et qui a une parfaite compréhension de la force doit savoir qu’elle est un instrument précieux à la disposition du pouvoir politique ; instrument qui lui permet de faire respecter les lois et les institutions, de sauvegarder l’ordre public et privé. En tant que moyen de persuasion et de dissuasion pour le pouvoir politique, la force, ou du moins son utilisation doit être dosée et non pas fréquente et arbitraire. Toutefois, puisque les hommes, selon Machiavel, aiment selon leurs fantaisies et craignent à la discrétion du Prince, le chef d’Etat prudent et bien avisé doit se fonder exclusivement sur ce qui dépend de lui (sa force) et non sur ce qui dépend des autres. D’ailleurs la force étant à elle seule insuffisante pour régir le domaine politique, il est nécessaire pour un Prince de savoir ruser.

LA POLITIQUE DE L’APPARENCE

Dans son ouvrage intitulé Paradoxe sur le comédien, Diderot évoque à l’endroit du comédien qui fait éprouver les sentiments de terreur et de pitié : « ce n’est pas son coeur, c’est sa tête qui fait tout. (…) Il n’est pas le personnage, il le joue si bien que vous le prenez comme tel : l’illusion n’est que pour vous ; il sait bien lui qu’il ne l’est pas... Les larmes du comédien descendent de son cerveau, celles de l’homme sensible montent de son coeur... Il pleure comme un prêtre incrédule qui prêche la passion ». Ce paradoxe du comédien c’est celui que Machiavel installe au coeur du politique. L’illusion qui gère les rapports du Prince aux sujets nous installe dans la notion de duplicité. La duplicité est un concept idéo-pratique qui, comme la feinte, fait intervenir un principe d’ubiquité comme réponse adéquate à une demande formulée de façon explicite ou tacite.

En effet, du chapitre XVI au chapitre XVIII du Prince, il lui est demandé d’une part, de gérer l’Etat c’est-­à-dire de le gouverner, de le faire durer, d’assurer la justice, de mener la guerre et d’autre part, de se comporter de façon à ne pas être haï du peuple. Pour parvenir à ce but, celui-ci doit être dépositaire d’une autorité politique forte, d’une grande crédibilité et d’une très bonne réputation. Cependant le Prince ne possédera jamais ces qualités qui sont d’ailleurs nécessaires au maintien de l’Etat s’il satisfait les deux exigences, on ne peut plus contradictoires, que lui a adressé le peuple. Ces deux exigences ayant la particularité d’être nécessaires à la conservation de l’Etat, la simulation demeure la seule issue du Prince. Cela est d’autant plus salutaire que, selon Machiavel, un Prince, surtout quand il est nouveau, ne peut pas tout bonnement observer toutes ces conditions par lesquelles on est destiné homme de bien. Il est souvent contraint, pour maintenir ses Etats, d’agir contre sa parole, contre la charité, contre l’humanité. Ne pouvant donc pas satisfaire la demande du peuple, pour sauvegarder et sa crédibilité, et sa réputation, la sagesse politique lui recommande de ruser pour surmonter l’énorme difficulté que lui posent ces exigences. Mais sur quel registre le Prince va-t-il appliquer sa pratique de la ruse? Est-ce sur le registre de la gestion à proprement parler de l’Etat ? Ou bien, est-ce sur celui concernant son rapport au peuple ?

Dans tous les cas un choix paraît s’imposer. Mais il faut reconnaître à la suite de Lars Vissing qu’un tel choix n’en est pas un. En effet « la gestion quotidienne de l’Etat, mener la guerre, gérer le budget, ne pouvant se faire par simulacres, il s’agit d’un faux choix. Seul le rapport à la multitude peut faire l’objet d’une performance mimétique ». Compte tenu des exigences adressées au Prince, nous pouvons même dire que la ruse n’est pas seulement cette pratique vile caractéristique du pouvoir politique. Si le Prince se montre tel que ses sujets veulent le voir tout en dissimulant son être véritable, c’est proprement pour satisfaire les exigences qui lui viennent de la multitude.

Ce but peut être atteint par tout Prince qui fournit les efforts et la réflexion nécessaire. La pratique de la ruse suppose un savoir non partagé. En effet le Prince tel que le conçoit Machiavel, a une connaissance rationnelle de la société et des conflits sociaux qui s’y jouent alors que le peuple en a une connaissance affective. C’est ce qui fait que le savoir est inégalement réparti entre le peuple et le Prince. C’est cette suprématie du chef de République qui lui permettra de se jouer de l’imagination des ses sujets et de la modeler à sa convenance. Pour étayer cette thèse, Machiavel nous donne l’exemple du duc de Valentinois, César Borgia qui a mis en œuvre une pratique qui restera célèbre sous le nom de la « pratique du bouc-émissaire ».

Conscient du fait que le Prince doit attirer à soi toutes les bonnes actions et faire porter les mauvaises par d’autres, il éleva au rang de ministre Messire Rémy d’Orque, homme cruel et expéditif pour pacifier la Romagne divisée et minée par toutes sortes de perturbations. Une fois le travail accompli au prix de nombreux meurtres, il fit un beau matin mettre en deux son ministre devant le peuple demeuré stupide et satisfait.

Cette attitude qui nous révèle la cécité du peuple nous montre aussi, et en même temps, que la ruse s’apparente parfois à la méchanceté, à la mauvaise foi ou à la cruauté, attitudes somme toute condamnables chez le Prince. Mais ce dernier ne doit pas s’embarrasser des jugements moraux que peuvent susciter ses tromperies surtout si elles lui permettent de réussir dans son gouvernement des hommes. Il est certes vrai que pour le peuple, l’idéal serait que le Prince fasse le bien, c’est-à-dire qu’il soit religieux, de bonne foi, pitoyable etc. Cependant, le respect de ces qualités vont, selon Machiavel, occasionner sa perte et sa ruine.

Ainsi, conscient du fait que « la politique ne se fait pas avec de bons sentiments », Max Weber recommande à « celui qui veut le salut de son âme ou sauver celles des autres », d’ « éviter les chemins de la politique qui, par vocation, cherche à accomplir d’autres tâches très différentes, dont on ne peut venir à bout que par violence ». Le seul impératif qui lie le Prince étant d’assurer sa réussite et sa grandeur, il est tenu de ne pas respecter la règle (maintenir sa foi et vivre en intégrité non pas avec ruse et tromperie) si elle l’empêche de réussir. D’ailleurs selon Machiavel, l’histoire a montré que les Princes qui n’ont jamais tenu compte de leur foi et de leur parole ont plus de chance de réussir dans leurs entreprises que ceux qui se sont uniquement fondés sur la loyauté car ils ont su par ruse circonvenir l’esprit des hommes.

Il s’agira pour le Prince, étant donné qu’il ne peut pas modifier la volonté du peuple, d’intervenir sur sa vision du monde. En d’autres termes, il doit participer au paraître en conformant son image à l’idéal du peuple. Cette attitude revient, pour le Prince, à paraître tel qu’il n’est pas et à se montrer tel que le peuple veut qu’il soit. La mise en oeuvre de ce projet ne doit pas rencontrer de résistance notable car « les hommes en général, jugent plutôt aux yeux qu’aux mains, car chacun peut voir facilement, mais sentir bien peu. Tout le monde voit bien ce que tu sembles, mais bien peu ont le sentiment de ce que tu es ; et ces peux-là n’osent contredire à l’opinion du grand nombre, qui ont de leur côté la majesté de l’Etat qui les soutient ».

Cette cécité révélée des hommes nous montre que le peuple est dans l’impossibilité chronique de discerner l’écart qui existe entre l’être et le paraître, entre la réalité et l’illusion. Par conséquent, il est prisonnier des ténèbres de l’apparence, de l’illusion. Le Prince perçoit le champ de l’imaginaire comme un lieu où se formule une demande en termes d’illusions, demande qu’il doit savoir lire et interpréter afin de pouvoir moduler la réponse qu’il convient de lui apporter. Ainsi, il est interprète au double sens de l’herméneute (celui qui interprète) avant même d’être l’interprète d’un rôle.

À travers ces lignes, nous voyons que le paraître provient davantage d’une demande de la part du peuple que d’une manoeuvre de l’autorité politique. Lars Vissing affirme d’ailleurs à ce propos : « si le chef peut jouer sur le paraître, soit pour imposer soit pour dissimuler ou même trahir, c’est que le peuple est demandeur en termes d’apparences. Et ce sont ces exigences en ce domaine qui en font une victime facile de l’illusion. Friande de dehors, la multitude en fait les frais ». C’est précisément cette forte demande du peuple à être illusionné qui garantit l’efficacité et la réussite de la pratique du paraître. C’est ce qui fait que la maîtrise et l’exploitation du paraître dans ces conditions peut avoir une fonction salutaire pour le pouvoir politique.

Précisons, pour finir, que le Prince doit favoriser et entretenir toutes les valeurs qui aident à consolider son pouvoir. Parmi celles-ci, nous pouvons citer la religiosité et l’exaltation des vertus patriotiques.

Par Mamadou NDIAYE
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Lundi 12 mai 2008

Le décret du 12 juin 1880 a fait de Rufisque une commune de plein exercice. A l’instar des communes de Gorée, Saint-Louis (1872) et Dakar (1887), Rufisque fonctionnait sur la base du suffrage universel et de la gestion libre des affaires locales. Malgré tout, ces avantages acquis depuis la période coloniale n’ont pas fait de Rufisque une commune développée et bien représentée au niveau national.

 

La vieille ville croule sous le poids de nombreuses difficultés accumulées depuis un demi siècle. Nous pouvons citer le chômage endémique des jeunes, l’insécurité dans certains quartiers de la ville, l’insalubrité qui devient un problème de santé publique, les canaux à ciel ouvert remplis d’ordures, les détritus (issus du curage de ces canaux) laissés sur les rebords qui dégagent une odeur pestilentielle que respirent les populations environnantes, les problèmes de mobilité qu’ont forcément notés tous les automobilistes qui ont traversé la ville ou ont emprunté la route qui mène à la SOCOCIM, …

Sauf avis contraire du Conseil constitutionnel, les élections législatives du 03 juin 2007 ont donné à cinq rufisquois le droit de siéger à l’Assemblée nationale (Awa Diop et Alioune Souaré sur la liste nationale du PDS, Ndiawar Touré, Babacar Khouma et Seydou Diouf sur la liste départementale). Au niveau national, le débat tourne essentiellement autour du faible taux de participation. En ce qui me concerne, je préfère réfléchir sur les implications d’un tel vote sur les populations de la vieille ville. Avec cinq députés place Soweto, les élus ont les moyens de marquer de leurs empreintes cette législature. Cette situation doit être profitable aux citoyens de la ville. En d’autres termes, je veux dire que ces personnalités qui viennent d’être élues, tout en prenant en compte les préoccupations de leurs militants, doivent s’atteler à servir d’abord et avant tout les intérêts de la ville, de ses habitants.

Pour atteindre cet objectif, trois conditions doivent être remplies :

1- Il faut que les hommes politiques rufisquois arrêtent de berner et de divertir les populations avec des luttes (querelles) de tendance qui ne sont motivées que par un souci de positionnement et la volonté de sauvegarder des intérêts personnels. Pendant les dernières années du règne socialiste, nous avions les tendances de Pathé Ndiaye, de Mbaye Jacques Diop, de Moussa Mbaye, de Cora Fall qui se livraient des batailles fratricides. Aujourd’hui, celles de Ndiawar Touré, de Mamaya Sène, de Seydou Diouf, …, ont repris le flambeau. En tant qu’observateur de la scène politique, j’ai constaté que les responsables politiques de notre département, au lieu de s’occuper des préoccupations de tous les rufisquois, entretiennent gracieusement leur clientèle politique et dispersent leurs forces dans des querelles de tendance. Cette situation doit cesser.

2- La seconde exigence renvoie à la nécessité, pour ces leaders politiques de s’unir pour mieux servir Rufisque. S’ils ne parlent pas le même langage, s’ils ne travaillent pas à harmoniser leurs positions, ils auront des difficultés pour se faire entendre et pour faire passer leurs propositions au niveau de l’Assemblée nationale. Encore une fois, les populations rufisquoises vont pâtir de cette situation qui les installera dans une inertie totale.

3- La dernière condition à mettre en œuvre concerne la nécessité de faire participer, de manière effective, les rufisquois à la gestion de leur cité et à la prise de décision. Rufisque regorge d’associations de tout genre et de groupements féminins ou religieux. Ce qui facilite la mise en œuvre d’une réelle démocratie participative. Aujourd’hui, dans toutes les démocraties avancées, les citoyens sont informées et consultées régulièrement. Leurs avis sont pris en compte dans le processus de prise de décision. Ces pratiques constituent un gage de bonne gouvernance. Les technologies de l’information et de la communication (TIC) facilitent la mise en œuvre de telles politiques. Le téléphone portable (SMS) et Internet, pour ne citer que ces deux-là, peuvent aider à mettre l’information municipale à la disposition des citoyens. Dans cette perspective, je pense qu’il est inadmissible qu’une ville comme Rufisque ne dispose pas d’un site Internet alors que le Sénégal est engagé, depuis quelques années, dans une dynamique de modernisation des administrations publiques et de gouvernement électronique.

Aujourd’hui, avec le développement des médias privés et principalement des radios communautaires, les populations des collectivités locales sont devenues plus matures, mieux informées. Elles exigent plus d’informations et plus de considération de la part de leurs élus. Dans une interview parue dans le journal Sud Quotidien, il y a quelques semaines, Seydou Diouf défendait l’idée d’un rajeunissement de l’espace politique sénégalais et d’une plus grande responsabilisation des jeunes leaders. Je suis d’accord avec cette profession de foi mais à condition qu’elle soit accompagnée d’un changement des pratiques.

En ce début du troisième millénaire, il est urgent de faire la politique autrement. Les populations et les partenaires au développement exigent plus de gestion participative et de transparence. Le Sénégal dispose de tous les outils techniques et institutionnels nécessaires pour satisfaire ces exigences. Mais il faut reconnaître que concernant ces pratiques, le discours est plus glorieux que la réalité. L’heure est venue de les rendre effectives. Il faut tout simplement une forte volonté (courage) politique.

 

Par Mamadou NDIAYE
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